Le quatrième mur – Sorj Chalandon : chronique d’un roman intense

« Non, je ne pleurais pas. Je n’avais plus de larmes. Il m’a dit qu’il fallait en garder un peu pour la vie. Que j’avais le droit à la peur, à la colère, à la tristesse. »

Le quatrième mur - Sorj Chalandon
En librairie depuis le 20 août 2014 chez Le Livre de Poche – 336 pages, 8.90€

Le quatrième mur – Sorj Chalandon : mon avis sur un roman aussi puissant que difficile

Avec Le quatrième mur, Sorj Chalandon m’a confrontée à une lecture aussi puissante que difficile, entre théâtre et réalité de la guerre.

Je ne pense pas que je me serai tournée vers Le quatrième mur si il n’avait pas été la lecture du mois de mon Book Club. Je ne vais pas faire semblant : ce livre, je ne l’ai pas lu facilement.

Pas à cause du style, au contraire, l’écriture est précise, parfois même assez sèche, mais à cause de tout ce qu’il y a autour. Le contexte, surtout. La guerre au Liban, les différentes communautés, les tensions religieuses… ce sont des choses que je connais très mal. Et je m’en suis rendu compte assez vite.

Pendant une bonne partie du roman, j’ai avancé en étant un peu à côté. À essayer de comprendre qui est avec qui, pourquoi, ce qui se joue vraiment. Par moments, j’étais plus concentrée sur ça que sur ce que je ressentais. Et forcément, ça m’a tenue à distance. C’est assez frustrant comme sensation. D’avoir l’impression de passer à côté d’une partie du livre, sans vraiment pouvoir faire autrement.

Le point de départ, pourtant, est fort. Monter Antigone à Beyrouth, en pleine guerre, avec des acteurs issus de camps opposés.

Dit comme ça, ça paraît presque irréel. Et en même temps, il y a quelque chose de très beau là-dedans. Une envie de créer un espace à part, de suspendre, même brièvement, ce qui se passe dehors. On a envie d’y croire avec Georges. De se dire que, peut-être, ça peut tenir. Mais cette idée porte aussi quelque chose de fragile dès le départ. On le sent, sans forcément pouvoir dire pourquoi.

Ce qui m’a vraiment accrochée, finalement, c’est Georges.

Au début, il est encore dans quelque chose de construit. Il a une mission, une promesse à tenir, une manière de regarder les choses. Il est dans le contrôle, dans l’organisation. Et puis ça bouge. Lentement. Il comprend moins. Ou différemment. Il ne pose plus les choses comme avant. Il avance, mais sans la même distance. Et à un moment donné, il n’est plus vraiment dans la mise en scène. Il est pris dedans. Ce n’est pas une bascule nette. Il n’y a pas un “avant / après” très marqué. C’est plus diffus que ça. Et c’est justement ce qui rend le personnage crédible.

Il y a un passage où j’ai senti que quelque chose changeait vraiment dans ma lecture.

Pas forcément une scène précise, mais une accumulation. Une densité. Le sentiment que ce qui se passe dépasse complètement le cadre du projet. À partir de là, le théâtre ne disparaît pas, mais il passe au second plan. Comme s’il ne pouvait plus vraiment exister face à ce qui l’entoure.

Et là, j’ai eu plus de mal. Parce que le livre devient plus lourd, émotionnellement. Moins “lisible”, aussi, d’une certaine manière. On n’est plus dans une idée, mais dans quelque chose de beaucoup plus brut.

Le titre m’a vraiment parlé en avançant dans le roman. Ce fameux quatrième mur, au théâtre, c’est ce qui sépare la scène du reste. Ce qui permet à la fiction de tenir. D’exister sans être interrompue. Et ici, justement, ça ne tient pas. Georges essaie de créer cet espace-là, mais il n’y arrive pas. Ou plutôt, le contexte ne le permet pas. Tout traverse. Rien ne reste à distance. Et je trouve que le roman montre ça sans jamais en faire trop. Il n’insiste pas. Il laisse juste les choses se fissurer.

Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce livre. Et je ne pourrai jamais dire que c’est un coup de cœur. Pas parce qu’il ne le mérite pas, bien au contraire.

Mais parce que l’histoire qu’il raconte est trop violente, trop ancrée dans le réel. Parce qu’elle renvoie à des faits, à des événements qui ont existé, à des souffrances bien réelles. Et face à ça, il y a quelque chose en moi qui bloque. Mon cœur ne me permet pas « d’aimer » ce type de récit comme je pourrais aimer une fiction plus légère ou plus éloignée du réel.

En revanche, je reconnais sans difficulté le travail de Sorj Chalandon. La précision de son écriture, la justesse de son regard, et surtout l’importance de ce qu’il raconte. C’est un roman fort. Un roman nécessaire, sans doute. Mais pas un roman que je peux aimer au sens émotionnel du terme. En revanche, il donne matière à discussion pour le Book Club, pour sûr !

  • Une écriture maîtrisée, sans effet inutile
  • Un personnage principal qui évolue de manière crédible
  • Une vraie réflexion sur l’engagement et ses limites
  • Un roman qui laisse quelque chose après coup
  • Un contexte géopolitique et religieux dense, difficile à appréhender sans bases
  • Un début où j’ai eu du mal à m’impliquer émotionnellement
  • Une lecture qui demande un certain effort d’attention

Le Quatrième Mur n’est pas une lecture dans laquelle je me suis sentie totalement à l’aise. Il y a des moments où je me suis sentie à côté, un peu perdue.

Mais ce n’est pas non plus un livre que j’oublierai facilement.

Il y a quelque chose qui reste. Même si tout n’est pas parfaitement clair, même si tout n’est pas complètement maîtrisé. Et peut-être que c’est aussi ça, au fond, ce que le roman cherche à faire ressentir.


« L’idée de Samuel était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne … »

Laisser un commentaire