« Ces hommes-là nous détestent. On a sauvé leurs fermes, leurs maisons, leurs familles, leurs enfants. Mais nous leur avons fait le plus terrible des affronts : nous avons survécu. »

La très bonne surprise de cette rentrée littéraire
Pour une fois, je ne vais pas vous raconter que j’ai été attirée par une couverture, un résumé ou les recommandations répétées de mes libraires.
J’ai lu Ce qui dort sous le camélia presque par obligation. Je vous explique.
Un petit-déjeuner littéraire consacré à la rentrée littéraire est organisé au travail et, forcément, il fallait bien que je puisse parler d’au moins un des romans parus à cette occasion. Problème : je n’en avais lu aucun.
J’ai donc regardé les titres, choisi celui-ci et commencé ma lecture avec un objectif finalement assez simple : avoir quelque chose à raconter aux lecteurs et lectrices qui viendraient nous rencontrer. Autant vous dire que ce n’était pas exactement la meilleure façon de commencer un livre avec enthousiasme.
Et pourtant. Quelle bonne surprise.
Parce que non seulement j’ai vraiment aimé Ce qui dort sous le camélia, mais je me suis retrouvée face à un roman beaucoup plus riche que ce que j’avais imaginé.
254 femmes sur le banc des accusées
Le roman commence après ce que tout le monde appelle désormais le Désastre.
254 femmes sont jugées pour des actes commis pendant cette période. Parmi elles, Lisenn Delors.
Pour assurer sa défense, son avocate Rym Kettani doit revenir sur ce qui s’est passé lorsque le monde tel qu’elles le connaissaient a soudainement cessé de fonctionner. Parce qu’avant le procès, il y a eu le Désastre.
Une rupture brutale au cours de laquelle l’électricité et les communications ont disparu, entraînant avec elles le quotidien tel que nous le connaissons et transformant rapidement toutes les choses que nous considérons comme parfaitement normales en problèmes auxquels il faut désormais trouver une solution. Se nourrir, se déplacer, se soigner, communiquer, se protéger et survivre deviennent alors des préoccupations constantes, auxquelles personne n’est réellement préparé. À partir d’un postulat finalement assez simple, Claudie O. Wetterwald fait progressivement basculer son histoire vers quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
Parce que lorsque les structures qui organisent une société disparaissent, ce ne sont pas uniquement nos habitudes qui disparaissent avec elles.
Ce sont aussi les règles.
Qu’aurions-nous fait à leur place ?
C’est probablement la question qui m’a accompagnée pendant une grande partie du roman, parce qu’il serait extrêmement facile de regarder les 254 femmes assises sur le banc des accusées et de décider qui est coupable.
Après tout, la société fonctionne de nouveau, les tribunaux existent, les lois ont été rétablies, les juges rendent leurs décisions et un certain ordre semble avoir repris sa place.
Mais peut-on réellement juger les décisions prises pendant le chaos avec les règles d’un monde qui fonctionne normalement ?
C’est là que le roman devient particulièrement intéressant, car Claudie O. Wetterwald nous place régulièrement dans des situations où la frontière entre ce qui est moralement acceptable et ce qui est nécessaire pour survivre devient beaucoup moins évidente.
Que reste-t-il de nos beaux principes lorsque nous avons faim, lorsque quelqu’un menace notre famille, lorsque personne ne viendra nous aider et lorsque les institutions censées nous protéger n’existent plus ?
J’ai souvent essayé de me demander ce que j’aurais fait à la place des personnages, et certaines réponses ne sont pas confortables.
Évidemment, la place des femmes est au cœur du roman, mais j’ai justement apprécié que cette réflexion passe avant tout par les personnages. Lisenn n’est pas une héroïne parfaite conçue pour incarner un message, pas plus que les autres femmes ne sont réduites à une fonction dans le récit.
Elles ont peur, elles se trompent, elles prennent parfois de mauvaises décisions et peuvent se montrer courageuses avant d’être complètement dépassées quelques pages plus tard, ce qui les rend précisément aussi humaines.
La survie devient progressivement collective, car certaines savent faire des choses que les autres ignorent tandis que certaines possèdent des connaissances qui semblaient presque inutiles dans le monde d’avant et qui deviennent soudain essentielles.
Il faut alors apprendre, partager, transmettre et s’entraider, et cette sororité constitue évidemment l’un des grands piliers du roman.
Il ne s’agit pas d’une sororité parfaite ou idéalisée, mais d’une sororité née de la nécessité et qui devient progressivement une force.
Le monde s’effondre, mais les rapports de pouvoir restent
C’est là que le roman devient le plus dérangeant, parce que l’effondrement technologique n’efface pas automatiquement les mécanismes de domination.
Au contraire, lorsque les règles disparaissent, la force physique, la peur et la capacité à contrôler les ressources prennent une importance considérable, avec des conséquences particulières pour les femmes.
Le roman aborde alors des sujets parfois difficiles autour des violences, du contrôle du corps, de la maternité et de la liberté, mais ce qui m’a intéressée, c’est que l’autrice ne s’arrête pas au Désastre.
Parce qu’il y a aussi l’après, et cet après est peut-être encore plus révélateur.
Et lorsque les hommes reviennent ?
C’est là que le procès prend tout son sens, car pendant le Désastre, ces femmes ont survécu, créé leurs propres systèmes, pris leurs propres décisions et parfois franchi certaines limites. Puis la société se reconstruit, et il faut décider quoi faire de ce qui s’est passé.
Qui était victime, qui était coupable, qui avait le droit de décider et qui raconte désormais l’histoire ?
Et surtout : qui juge ?
J’ai trouvé cette partie particulièrement intéressante parce que le roman ne parle plus seulement de survie, mais aussi de pouvoir, de la manière dont une société reconstruit son récit après une catastrophe et de ceux qui possèdent suffisamment de pouvoir pour décider quelle version de l’histoire deviendra la vérité.
Les 254 femmes ne sont donc pas seulement jugées pour leurs actes, car à travers elles, c’est aussi tout ce qui s’est passé pendant le Désastre qui est remis sur le banc des accusés.
Une dystopie beaucoup trop facile à imaginer
C’est ce qui rend Ce qui dort sous le camélia aussi efficace. Il n’a pas besoin de construire un futur rempli de technologies improbables ou une société complètement méconnaissable, puisqu’il lui suffit de retirer quelque chose : l’électricité.
Et soudain, notre monde devient extrêmement fragile.
J’ai trouvé cette idée assez glaçante parce qu’elle révèle à quel point notre quotidien dépend d’un système que nous considérons comme acquis. Nous savons utiliser notre téléphone, commander à manger, faire nos courses, allumer le chauffage, prendre notre voiture et chercher n’importe quelle information en quelques secondes, mais combien d’entre nous sauraient réellement se débrouiller si tout cela disparaissait demain ?
Le roman fonctionne aussi parce que son effondrement paraît suffisamment proche de notre réalité pour que l’on puisse facilement s’y projeter.
Et lorsqu’un roman commence à vous faire regarder différemment une simple prise électrique, c’est généralement qu’il a plutôt bien réussi son coup.
Ce qui dort sous le camélia est féministe, et ce serait absurde de prétendre le contraire. Il interroge directement la place des femmes, leurs droits, leur sécurité, leur corps et leur liberté, mais je trouverais dommage de le résumer uniquement à cela.
Parce qu’il parle aussi de survie, de culpabilité, de justice, de transmission, de solidarité et de pouvoir, tout en s’intéressant aux compromis que nous sommes capables de faire lorsque nos certitudes disparaissent.
Les personnages ne sont pas intéressants parce qu’ils représentent une idée, mais parce qu’ils sont imparfaits, et c’est précisément pour cette raison que leurs choix nous interrogent autant.
Les bonnes raisons de lire Ce qui dort sous le camélia :
- Pour son point de départ aussi simple qu’inquiétant.
- Pour la question permanente : qu’aurions-nous fait à leur place ?
- Pour Lisenn, Rym et tous ces personnages profondément imparfaits.
- Pour la place importante accordée à la sororité.
- Pour sa réflexion sur la survie et les limites morales que nous sommes capables de franchir.
- Pour son regard sur les droits des femmes et leur fragilité.
- Pour la manière dont il questionne la justice après une période de chaos.
- Pour son alternance entre le Désastre et le monde d’après.
- Pour une dystopie suffisamment proche de notre quotidien pour devenir inconfortable.
- Pour toutes les questions qui continuent à nous accompagner une fois le livre refermé.

En bref :
Chers lecteurs, chères lectrices,
Je devais lire un roman de la rentrée littéraire pour le travail. J’en ai finalement découvert un que j’aurais été bien dommage de laisser passer.
Ce qui dort sous le camélia a été une très bonne surprise.
J’ai aimé son histoire, sa construction et ses personnages, mais surtout toutes les questions qu’il pose sans forcément nous offrir le confort d’une réponse évidente. Parce qu’il est facile de savoir ce que l’on ferait lorsque l’on réfléchit depuis son canapé, le ventre plein, avec de l’électricité, un téléphone chargé et la certitude qu’en cas de problème quelqu’un pourra venir nous aider. Dans le monde de Lisenn, toutes ces certitudes ont disparu.
Alors que reste-t-il de nous, de nos valeurs et de nos limites lorsque nous sommes privés de tout ce qui nous permet habituellement de nous sentir en sécurité ?
Et lorsqu’un semblant de normalité revient, qui possède réellement la légitimité pour juger ceux qui ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre ?
Je pensais simplement préparer un petit-déjeuner littéraire.
Je vais finalement arriver avec beaucoup plus de choses à raconter que prévu, et surtout avec un roman que j’aurai sincèrement envie de conseiller.
Comme quoi, les obligations professionnelles ont parfois du bon.
4ème de couverture :
« Si ceux qui veulent nous intimer le silence sont furieux contre nous, ce n’est pas pour nos crimes, mais parce que nous leur avons fait le plus terrible des affronts. Nous avons survécu. »
Elles sont 254, alignées sur les bancs des prévenues d’un procès extraordinaire. Des femmes de tous âges, de tous milieux, accusées d’avoir commis le pire au cours du Désastre. Parmi elles, il y a Lisenn Delors. Jamais on ne la soupçonnerait du moindre crime. Et c’est peut-être cela qu’on lui reproche le plus.
Pour la défendre, Rym Kettani, son avocate, replonge dans ses souvenirs de cette période sombre. Elle aussi y a survécu, mais le monde d’après semble encore pire.
Dans ce roman aux personnages profondément humains, Claudie O.Wetterwald nous confronte à nos propres dilemmes. Elle décrit avec finesse la fragilité d’une société quand survient le chaos et envoûte son lecteur jusqu’au mot fin.
Le destin de deux femmes qui devront lutter pour survivre au cœur du chaos. Une fresque bouleversante !