« J’ai une couleur pour chaque état d’âme. »

Derrière les apparences, un roman bien plus profond qu’il n’y paraît
Chers lecteurs, chères lectrices,
Encore un livre que je n’aurais probablement jamais acheté par moi-même.
La Bonne Mère m’a été recommandé par deux de mes collègues libraires et, très clairement, elles ont bien fait d’insister. Parce que de moi-même, je serais passée devant sans m’arrêter. La couverture ne m’attirait pas particulièrement, le résumé pas beaucoup plus.
Mais depuis que je travaille en librairie, j’ai aussi envie de me laisser davantage guider, de sortir de mes habitudes et de découvrir des romans vers lesquels je ne serais pas forcément allée spontanément.
Alors je leur ai fait confiance. Et pendant le premier tiers, je dois reconnaître que je me suis demandé où ils avaient voulu m’emmener.
Véro et Clara, deux femmes que tout semble opposer
Clara a quitté Marseille pour Paris. Elle y a fait ses études, appris de nouveaux codes et rencontré Raphaël, issu d’un milieu bourgeois très éloigné du sien.
À Marseille, il y a Véro, sa mère.
Exubérante, excessive, sans filtre, profondément marseillaise, Véro est presque l’exact opposé de sa fille. Clara s’est construite dans davantage de retenue. Elle a appris à gommer certaines choses, à s’adapter au nouveau monde qu’elle a intégré et, quelque part, à s’éloigner de celui dont elle vient.
Lorsqu’elle revient à Marseille présenter Raphaël à ses parents, la rencontre entre ces deux univers ne peut évidemment pas être totalement paisible.
Au début, je dois reconnaître que j’ai trouvé tout cela assez léger et surtout très stéréotypé.
La mère marseillaise haute en couleur, le compagnon parisien bourgeois, les différences sociales très appuyées, les expressions, les oppositions presque évidentes entre les personnages : j’ai eu peur que le roman reste enfermé dans cette caricature.
Et puis j’ai continué.
Et La Bonne Mère a progressivement changé de visage.
Derrière l’humour, des sujets beaucoup plus sérieux
Plus j’avançais, plus je comprenais que Mathilda Di Matteo n’avait pas simplement écrit une histoire autour d’une mère marseillaise envahissante et de sa fille partie vivre à Paris.
Derrière l’humour, les personnages très typés et les confrontations parfois amusantes se cachent des sujets beaucoup plus lourds.
Il est question de violences, d’emprise, de rapports de domination, de différences sociales et surtout de ce que l’on hérite de notre famille sans forcément en avoir conscience.
C’est cet aspect qui m’a le plus intéressée. Parce que l’on peut passer une partie de sa vie à vouloir être différent de ses parents, à se promettre de ne jamais reproduire certaines choses et malgré tout conserver profondément en soi des mécanismes appris pendant l’enfance.
Clara a voulu partir. Elle a quitté Marseille, changé de milieu, fait des études, appris de nouveaux codes. Elle veut construire sa propre vie et surtout ne pas reproduire celle qu’elle a connue.
Mais changer de ville, de vocabulaire, de vêtements ou de milieu social ne suffit pas nécessairement à effacer ce que l’on a vu et intégré pendant des années.
Et lorsque le roman commence à creuser cette question, il devient beaucoup plus sombre et surtout beaucoup plus intéressant.
J’ai également beaucoup aimé tout ce que Mathilda Di Matteo raconte autour du transfuge de classe.
Clara ne part pas simplement faire ses études à Paris. Elle apprend à appartenir à un autre monde. Elle en assimile progressivement les codes et, avec eux, arrive quelque chose de beaucoup plus inconfortable : le regard qu’elle porte désormais sur ses propres origines. Et notamment sur sa mère.
Il y a cette envie de s’émanciper, mais aussi cette honte que Clara peut ressentir face à Véro, à sa manière de parler, de s’habiller, de se comporter.
Puis, derrière cette première honte, une autre apparaît presque forcément : celle d’avoir honte de quelqu’un que l’on aime.
J’ai trouvé cette dimension intéressante. Parce que le roman pose finalement une question beaucoup plus complexe qu’une simple opposition entre Marseille et Paris ou entre milieu populaire et bourgeoisie : comment devenir quelqu’un d’autre sans avoir le sentiment de trahir ceux qui nous ont construits ?
Et inversement, comment accepter que son enfant s’émancipe sans interpréter cette évolution comme un rejet ?
Une mère et une fille qui s’aiment sans toujours savoir comment s’aimer
C’est évidemment au cœur du roman.
Et sur ce point, ma lecture a probablement été assez différente de celle d’une lectrice qui aurait pu se reconnaître directement dans Clara.
Parce que personnellement, je ne me suis absolument pas retrouvée dans cette problématique mère-fille.
Ma mère est ma meilleure amie. Nous sommes extrêmement proches et notre relation est très éloignée de celle de Véro et Clara.
Pourtant, cela ne m’a pas empêchée de comprendre leur histoire.
Au contraire, j’ai trouvé très intéressant d’entrer dans une relation aussi différente de celle que je connais.
Parce qu’au fond, le problème entre Véro et Clara n’est jamais l’absence d’amour.
Elles s’aiment énormément. Mais l’amour ne suffit pas toujours à empêcher les maladresses, les blessures et les incompréhensions.
Véro peut être envahissante, excessive, parfois franchement agaçante. Elle aime sa fille avec ses propres codes, sa propre histoire et ses propres blessures.
Clara, de son côté, peut donner l’impression de rejeter sa mère alors qu’elle cherche surtout à comprendre qui elle est lorsqu’elle n’est plus uniquement la fille de Véro.
Je n’ai donc pas vécu leur relation par identification. Je l’ai plutôt observée et, progressivement, comprise.
Et finalement, c’est aussi ce que j’attends de la littérature : elle n’a pas besoin de me raconter ma propre vie pour réussir à m’intéresser à celle des autres.
Le choix du roman choral est d’ailleurs, pour moi, l’une des grandes réussites du livre.
Les chapitres alternent entre Clara et Véro et je pense sincèrement que La Bonne Mère aurait perdu énormément de sa force avec un seul point de vue.
Parce que chacune possède sa vérité.
Lorsque nous sommes avec Clara, nous comprenons pourquoi sa mère peut l’étouffer, lui faire honte ou réveiller des choses dont elle voudrait s’éloigner.
Puis Véro prend la parole. Et notre perception change. On comprend ce qu’elle ressent, ses maladresses, ses peurs, ses propres blessures et cette impression de ne jamais parvenir à être exactement la mère qu’il faudrait.
Le roman ne nous demande finalement pas vraiment de choisir entre elles. Il nous permet plutôt de comprendre les deux.
Et c’est cette alternance qui donne de la profondeur à des personnages qui, quelques chapitres auparavant, pouvaient encore sembler caricaturaux.
De la caricature à quelque chose de beaucoup plus humain
Avec le recul, c’est probablement ce qui explique aussi pourquoi mon avis a autant évolué pendant ma lecture.
Mathilda Di Matteo commence avec des personnages presque enfermés dans des cases. Véro est la cagole marseillaise exubérante. Clara, celle qui veut s’en éloigner.
Raphaël représente un autre monde, avec ses propres codes et ses propres certitudes.
Et au départ, tout cela m’a semblé un peu trop facile. Puis les cases commencent à craquer.
Les personnages deviennent moins simples à juger, les relations beaucoup plus inconfortables et les sujets autrement plus sérieux.
La violence notamment vient complètement modifier le regard que l’on porte sur certaines situations.
Et derrière elle arrive cette question de la transmission : que reproduisons-nous de ce que nous avons vu, même lorsque nous avons passé notre vie à vouloir nous en éloigner ?
Les violences conjugales et l’emprise notamment viennent complètement modifier le regard que l’on porte sur certaines situations.
Et derrière elles arrive cette question de la transmission : que reproduisons-nous de ce que nous avons vu, même lorsque nous avons passé notre vie à vouloir nous en éloigner ?
C’est à ce moment-là que le roman m’a véritablement attrapée.
Les bonnes raisons de lire La Bonne Mère :
- La construction chorale entre Véro et Clara.
- Une relation mère-fille complexe sans jamais remettre en question l’amour qui les unit.
- Une plume très addictive et pleine de personnalité.
- Un premier roman particulièrement maîtrisé.
- La réflexion autour du transfuge de classe et de la honte sociale.
- Les thèmes de l’emprise et des violences conjugales qui prennent progressivement une place beaucoup plus importante.
- La question de la transmission familiale et des schémas que l’on reproduit malgré soi.
- Des personnages qui gagnent énormément en profondeur au fil des chapitres.
- Un roman capable de faire évoluer le regard que l’on porte sur ses personnages.

En bref :
La Bonne Mère est exactement le genre de lecture qui me rappelle pourquoi j’aime que des libraires me mettent parfois des livres entre les mains.
Je ne l’aurais pas choisi.
Ni sa couverture ni son résumé ne m’auraient suffisamment attirée pour que je l’achète de moi-même.
Et après le premier tiers, je n’étais toujours pas certaine que mes libraires avaient eu raison d’insister.
Puis le roman s’est dévoilé.
Derrière Véro, ses excès, son franc-parler, l’humour et les stéréotypes du début, j’ai découvert une histoire beaucoup plus sérieuse sur les violences, les classes sociales, l’émancipation, la transmission et tout ce que nous pouvons reproduire malgré nous.
Derrière Véro, ses excès, son franc-parler, l’humour et les stéréotypes du début, j’ai découvert une histoire beaucoup plus sérieuse sur les violences conjugales, l’emprise, les classes sociales, l’émancipation, la transmission et tout ce que nous pouvons reproduire malgré nous.
Je ne me suis pas reconnue dans la relation entre Clara et Véro. Ma propre relation avec ma mère est aux antipodes de la leur.
Mais je n’avais pas besoin de m’y reconnaître pour la comprendre.
Et peut-être même que j’ai aimé découvrir cette relation précisément parce qu’elle était si éloignée de la mienne.
Tout n’a pas fonctionné avec moi. Je conserve mes réserves sur ce premier tiers que j’ai trouvé trop caricatural et trop léger.
Mais Mathilda Di Matteo a réussi quelque chose que j’aime beaucoup en littérature : me faire changer d’avis en cours de lecture.
Et pour un premier roman, je retiens surtout une autrice avec une vraie voix et une plume terriblement addictive.
En résumé, mes libraires avaient raison.
4ème de couverture :
Huit cents kilomètres séparent Clara de sa mère, Véro, depuis qu’elle a quitté Marseille. Ce week-end, elle lui présente Raphaël. Un girafon, pense Véro en le voyant. Il l’agace avec son pedigree bourgeois, ses mots compliqués et sa bouche fermée comme une huître. Elle n’aurait jamais dû laisser Clara monter à Paris.
Mère et fille se cherchent, se fuient, se heurtent sans jamais oublier de s’aimer. Comment être une bonne mère quand notre enfant nous échappe? Comment être une bonne fille quand on a honte de celle qui nous a tout donné? Comment s’affranchir sans trahir?
La Bonne Mère est l’histoire d’un amour féroce. Un roman ultra-contemporain sur la violence dont on hérite et sur ce qu’on reproduit malgré soi. Avec une ironie mordante, Mathilda di Matteo nous entraîne dans un tourbillon d’émotions, entre Marseille et Paris.