Un poisson sur la lune – David Vann

« Des milliards d’entre nous ne servent à rien, mais peut-être qu’un seul parmi nous aura une utilité. »

Note : 3.5 sur 5.
En librairie depuis le 04 mars 2021 chez Gallmeister poche

Résumé éditeur :

« Les gens seraient-ils en réalité tous au bord du suicide, toute leur vie, obligés de survivre à chaque journée en jouant aux cartes et en regardant la télé et en mangeant, tant de routines prévues pour éviter ces instants de face à face avec un soi-même qui n’existe pas ? »


Tel est l’état d’esprit de James Vann lorsqu’il retrouve sa famille en Californie – ses parents, son frère cadet, son ex-femme et ses enfants. Tous s’inquiètent pour lui et veulent l’empêcher de commettre l’irréparable. Car James voyage avec son Magnum, bien décidé à passer à l’acte. Tour à tour, chacun essaie de le ramener à la raison, révélant en partie ses propres angoisses et faiblesses. Mais c’est James qui devra seul prendre la décision, guidé par des émotions terriblement humaines face au poids du passé, à la cruauté du présent et à l’incertitude de l’avenir.

Mon avis :

Un poisson sur la lune reflète la triste réalité de ce qu’a pu vivre David Vann lorsqu’il avait 13 ans. Si vous avez lu le très célèbre Sukkwan Island, du même auteur, vous savez que son histoire personnelle transpire à travers ses romans. Il puise au fond de lui-même pour nous offrir un récit mêlant réalité et fiction. Il aborde un thème délicat, difficile et tellement subjectif : le suicide. Dans cette histoire qu’il nous raconte, il joue un rôle important, il nous parle de son père, Jim Vann qui s’est enfoncé dans une dépression profonde. Le petit David, encore adolescent apparaît accompagné de sa petite sœur et nous fait vivre parfois à travers ses yeux, la descente aux enfers de cet homme qui jusque là était un modèle pour lui. Après de nombreux déboires : deux divorces, l’éloignement avec ses enfants, un gros redressement fiscal, un rapport à la religion compliqué, un travail qu’il l’exècre… Jim demande à son fils de venir vivre un an en Alaska avec lui. Au programme, vivre en autarcie, se contenter de la pêche ou de la chasse du jour, se rapprocher de la nature. Cela ne vous rappelle-t-il pas un autre livre de David Vann?

Seulement, dans la réalité, David a refusé de partir avec son père. Celui-ci revient en Californie pour consulter un psychologue, sa famille tente de l’aider comme elle peut. A travers les 304 pages, la plume incroyable de l’auteur va vous plonger dans les méandres d’un homme malade. Vous allez découvrir ses pensées, ses états d’âme, sa détresse mais aussi ses rares phases d’euphorie. C’est brut, violent, cru. Il vous faut parfois prendre du recul par rapport à tous ces mots qui décrivent ces maux. J’ai bien sûr tout de suite adhérer au style puisque j’avais déjà été subjugué par l’écriture de David Vann. Elle est aussi unique, incroyable et sincère que déroutante. Il faut se sentir prêt, autant qu’on puisse l’être, à entrer en contact de cet homme que plus rien ne raccroche à la vie. On va suivre son chemin, durant 3 longs jours qui le mènera inexorablement vers l’aboutissement de son plan, comme il aime l’appeler.

Le plus difficile dans tout ça, c’est le portrait d’une famille complétement démunie face à tant de détresse. L’impuissance, la désolation sont poignantes. La réflexion s’impose d’elle-même… Comment réagirions-nous face à une telle situation ? J’espère ne jamais le savoir. Je préfère vous le dire, ce livre n’est pas une partie de plaisir, loin de là. Si vous avez le moral en berne, éviter de le lire. Si au contraire votre moral est au beau fixe, anticipez le fait qu’il risque lourdement de chuter. C’est d’autant plus dur lorsqu’on sait que tout ceci est une réalité vécue par l’auteur. Sa confession est brutale, soyez avertis.

« L’autoroute qui s’élève dans les dernières collines avant de descendre sur le Golden Gate, des veines lumineuses blanches et rouges. La sensation de vide tandis qu’ils traversent. Jim aimerait sauter. Bien plus dramatique et tragique, et pas violent, peut-être plus facile pour les enfants. Une meilleure histoire. Il pourrait y aller la tête la première, pour être sûr, car les gens survivaient parfois à la chute et restaient à l’état de légume.
C’est ce qui l’inquiète, de se tirer une balle dans la tête et de survivre. C’est peu probable avec un .44 Magnum. Il devrait s’arracher une bonne partie du crâne. Il n’a pas encore décidé, la bouche ou la tempe. Ou alors sous le menton, dirigé vers le haut. Aucune information quant à la meilleure méthode. Il ne peut poser la question à personne. »

J’ai eu le sentiment qu’à travers son livre, David Vann a tenté de comprendre, du mieux qu’il le pouvait, ce qui a pu faire basculer son père vers cet acte irrémédiable qui aura eu un impact faramineux sur sa famille, sur sa vie. Il rend hommage à cet homme qui n’avait plus rien à quoi se raccrocher. A cet homme qui ne voyait aucune autre issue. Il décortique tout ce qu’il trouve, tout ce qui pourrait être un élément qui pousse vers cette fin ou au contraire, il tire les fils qui permettraient de remonter à la surface. Je n’ose pas imaginer, une fois de plus, la douleur qu’il a du ressentir en écrivant son histoire, aussi bouleversante que nécessaire je pense.

J’ai particulièrement été touché par Doug, le petit frère de Jim qui se bat corps et âme pour l’aider à traverser cette épreuve, pour l’aider à retrouver cette vie d’avant, en mieux. Il est présent, il écoute, il sait se taire ou répondre, il sait remettre à sa place, il sait se battre pour deux. Même si son combat était perdu d’avance, Doug aura été cet homme qui aura su faire face à la douleur incommensurable de son frère. Il aura essayé. J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour lui, de l’admiration aussi parce qu’autant vous le dire, Jim parle, il parle beaucoup et ses propos peuvent en dérouter plus d’un.

Pour conclure :

Une lecture assez éprouvante, un sujet difficile. Mais surtout, une plume incroyable, unique, virtuose. Je suis pour la seconde fois ébahie par cette écriture que je n’aurais jamais deviné en rencontrant l’auteur lors d’un festival cet été. Sa délicatesse, sa gentille, son sourire… Je n’étais pas préparé à ça et pourtant, il a marqué, de façon indélébile ma vie de lectrice par son talent. Un livre à lire dans certaines circonstances, comme je vous le disais, il ne permet pas de s’évader, bien au contraire. On en ressort secouer, ébranlé, fragilisé mais on se dit (du moins je l’espère pour tous) que nous avons 1001 raisons de nous accrocher à la vie et finalement, on en est reconnaissant.


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