La colère – S.A. Cosby

« Hélas, le temps est une rivière qu’on ne peut canaliser, un cours d’eau qui vous emporte tout en vous filant entre les doigts. »

La colère de S.A. Cosby
En librairie depuis le 11 janvier 2024 chez Pocket – 408 pages, 9€

Quand la vengeance ne suffit pas à réparer les regrets

Chers lecteurs, chères lectrices,


Ça faisait un moment que j’avais envie de découvrir S.A. Cosby. Son nom revenait régulièrement dès que je m’intéressais à la littérature noire américaine et, forcément, ma curiosité commençait sérieusement à être titillée. Et quelle bonne chose.
D’autant plus que cela faisait plusieurs semaines que je lisais peu, voire pas du tout, de roman noir. J’ai beaucoup navigué vers d’autres genres dernièrement et j’avais presque oublié à quel point j’aimais retrouver cette noirceur, cette tension et surtout ces personnages cabossés qui sont rarement tout blancs ou tout noirs. Avec La Colère, le retour s’est donc fait sous de très bons auspices.

Ike Randolph et Buddy Lee Jenkins n’auraient probablement jamais dû se rencontrer. Ike est noir, Buddy Lee est blanc. Tous les deux ont connu la prison, mais leurs vies ont depuis pris des directions radicalement différentes. Ike s’est rangé, possède son entreprise et s’est construit une existence stable. Buddy Lee vit dans un mobile home, boit beaucoup trop et semble avoir depuis longtemps cessé d’attendre grand-chose de la vie.Pourtant, quelque chose les lie désormais pour toujours.


Leurs fils, Isiah et Derek, étaient mariés, parents d’une petite fille et viennent d’être sauvagement assassinés.
Et il existe une autre chose que ces deux hommes partagent : ils n’ont pas su accepter l’homosexualité de leurs fils lorsqu’ils en avaient encore la possibilité.
C’est là, pour moi, que La Colère devient beaucoup plus intéressant qu’une simple histoire de vengeance.
Parce qu’Ike et Buddy Lee ne cherchent pas seulement des meurtriers. Ils cherchent aussi désespérément une manière de se faire pardonner par deux hommes qui ne sont plus là pour les entendre.

C’est probablement la question qui m’a le plus accompagnée pendant ma lecture. Ike et Buddy Lee aimaient leurs fils. Je n’en ai jamais douté.
Mais aimer quelqu’un ne signifie pas nécessairement savoir bien l’aimer.


Ils ont rejeté une partie essentielle de leurs enfants. Ils n’ont pas assisté à leur mariage. Ils ont laissé leurs préjugés créer une distance qu’ils pensaient probablement avoir le temps de réparer un jour.
Sauf que ce jour n’arrivera jamais.
Alors ils vont faire ce qu’ils savent faire.
Chercher.
Menacer.
Frapper.
Et parfois bien davantage.


Ils peuvent retrouver les responsables de la mort d’Isiah et Derek et leur faire payer chaque goutte de sang versée. Mais aucune vengeance ne leur permettra de revenir en arrière et de dire simplement à leurs fils : je t’aime comme tu es. Et derrière toute la brutalité du roman, j’ai trouvé cette idée terriblement triste.


Ce qui fonctionne particulièrement bien, c’est que S.A. Cosby ne cherche jamais à rendre ses deux personnages meilleurs qu’ils ne le sont réellement.
Ils ont merdé.
Ils le savent.
Et nous aussi.
Leur douleur ne vient jamais effacer leurs erreurs passées.


Ike m’a particulièrement intéressée. Il a passé des années à mettre de la distance entre l’homme qu’il était autrefois et celui qu’il est devenu. Il possède désormais une entreprise, une famille, une vie stable. Mais il sait également que cette violence existe toujours quelque part en lui. La mort de son fils va simplement lui donner une raison de la laisser ressortir.


Buddy Lee est différent. Plus chaotique, plus paumé, souvent alcoolisé et parfois franchement maladroit dans ses paroles, il devient pourtant de plus en plus touchant au fil du récit.
Et j’ai énormément aimé les voir ensemble.
Leur duo apporte même quelques respirations et une forme d’humour bienvenue dans une histoire qui aurait facilement pu devenir étouffante.

Ne vous fiez d’ailleurs pas complètement au titre.
Parce que de la colère, évidemment, il y en a énormément. Mais derrière elle se cachent surtout une multitude d’autres émotions.
Le deuil. La honte. Les regrets. La culpabilité. L’impuissance.
Et l’amour.


Cette colère devient finalement la seule émotion qu’Ike et Buddy Lee savent véritablement utiliser. Parce qu’il est plus facile pour eux de frapper quelqu’un que de reconnaître qu’ils ont blessé leurs propres enfants.
S.A. Cosby questionne ainsi beaucoup la masculinité et cette éducation qui apprend encore trop souvent aux hommes à contenir leurs émotions plutôt qu’à les exprimer.
Ike et Buddy Lee savent se battre. Ils savent intimider. Ils savent encaisser. Parler de ce qu’ils ressentent est une tout autre histoire. Et ce sont pourtant ces moments-là qui m’ont le plus touchée.


Un roman noir profondément ancré dans son époque
Ne vous attendez pas pour autant à un roman contemplatif. Parce que La Colère, ça cogne. Fort.
La violence monte progressivement, les affrontements deviennent de plus en plus brutaux et S.A. Cosby possède une écriture extrêmement visuelle. Certaines scènes semblent déjà pensées pour le cinéma tant elles sont faciles à imaginer.


Mais sous cette violence se cache surtout une Amérique gangrenée par ses divisions.
Racisme, homophobie, suprémacisme blanc, transphobie, rapports de classe : S.A. Cosby utilise son intrigue pour confronter ses personnages à une société dans laquelle les discriminations se croisent parfois de manière beaucoup plus complexe qu’on pourrait l’imaginer. Et j’ai particulièrement aimé les contradictions auxquelles Ike est confronté.
Il sait ce que signifie être discriminé en raison de sa couleur de peau. Il connaît le racisme et ses conséquences. Cela ne l’a pourtant pas empêché d’avoir lui-même des préjugés envers son fils.
Cette contradiction aurait pu être traitée de manière très démonstrative. Je trouve au contraire qu’elle fonctionne parce qu’elle passe principalement par les personnages, leurs erreurs et leur évolution.

  • Vous aimez les romans noirs qui cognent autant qu’ils font réfléchir.
  • Vous cherchez des personnages imparfaits qui connaissent une véritable évolution.
  • Les histoires de vengeance et de rédemption vous attirent.
  • Vous aimez les duos improbables et particulièrement bien construits.
  • Vous appréciez les romans qui abordent des sujets de société sans oublier de raconter une véritable histoire.
  • Vous voulez découvrir une plume brute, fluide et très cinématographique.

Alors, chers lecteurs et chères lectrices, pour une première rencontre avec S.A. Cosby, je peux vous dire que je suis convaincue.
J’avais envie de retrouver la littérature noire après plusieurs semaines loin du genre et La Colère m’a rappelé exactement pourquoi je l’aime autant.
Parce qu’au-delà des crimes, des enquêtes et de la violence, elle permet aussi de raconter des êtres humains terriblement imparfaits.
Ike et Buddy Lee ne deviennent pas soudainement des pères exemplaires parce que leurs fils sont morts. Ils restent deux hommes qui ont commis des erreurs et qui comprennent, beaucoup trop tard, les conséquences qu’elles ont eues.
Ils pourront obtenir leur vengeance.
Ils pourront peut-être trouver une forme de rédemption. Mais ils ne pourront jamais récupérer le temps perdu.
Et finalement, c’est cette part du roman qui restera avec moi bien davantage que les coups de poing et les fusillades. Une très bonne lecture et surtout une première rencontre avec S.A. Cosby qui ne sera clairement pas la dernière.


Un état des lieux sans concession de l’Amérique des marges.

Ike Randolph est noir. Buddy Lee Jenkins est blanc. En Virginie-Occidentale, cela revient à dire que tout les oppose. Ils ont pourtant été tous les deux pareillement lamentables en dénigrant avec la même violence l’homosexualité de leurs fils, maintenant mariés l’un à l’autre. Alors, quand Isiah et Derek sont assassinés, la douleur a un goût de culpabilité. Qui a tôt fait de se transformer en colère, une colère viscérale, qui réclame un exutoire.

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